Les deux visages de l’Amérique latine


18/04/11 | 07:00 | Thierry Ogier
DE THIERRY OGIER
Les Echos

Les deux visages de lAmérique latine

La récente crise financière mondiale a tordu le cou à un grand nombre d’idées reçues. L’Amérique latine ne fait pas exception. Les bons élèves d’antan, Mexique en tête, ont payé le plus lourd tribut à la crise, alors que le Brésil et ses voisins, moins dépendants des économies du G7, ont rebondi avec davantage d’aisance. Cela débouche sur une Amérique latine à deux vitesses, voire une surprenante division de type Nord-Sud. Une redistribution des cartes inattendue, fruit d’un nouvel ordre économique mondial.
Cette nouvelle donne à l’échelle planétaire a effectivement entraîné de profondes modifications en Amérique latine. La thèse est développée par les économistes Alejandro Izquierdo, de la Banque interaméricaine de développement (BID), et Ernesto Talvi, du Ceres, un centre d’études en Uruguay (1). Ils établissent clairement une distinction entre le « cluster du Brésil » (qui regroupe la plupart des pays d’Amérique du Sud), importants producteurs de matières premières et davantage tournés vers les autres marchés émergents, et le « cluster du Mexique » (qui regroupe la plupart des pays d’Amérique centrale), importateurs nets de matières premières, ayant des relations commerciales plus étroites avec Etats-Unis et les économies industrialisées, et dépendant davantage du tourisme et des transferts de revenus de la part de travailleurs émigrés aux Etats-Unis, en Europe ou au Japon.
Le fossé entre les deux groupes est illustré par la différence entre la croissance estimée en 2010-2011 pour le groupe du Brésil (4,4 %) et pour celui du Mexique (2,7 %). Qui plus est, le groupe du Brésil apparaît mieux placé dans la conjoncture actuelle, portée par le dynamisme de la Chine et des autres pays émergents, que le groupe des pays d’Amérique centrale (à l’exception de Trinité-et-Tobago, producteur de gaz naturel, que l’étude range avec le Brésil).
Le Brésil, qui s’est imposé au fil des dix dernières années comme la première économie de la région, se voit quant à lui récompensé pour avoir su diversifier son commerce extérieur. Non seulement la Chine est devenue son premier partenaire commercial, mais la part de ses exportations vers la Chine, l’Inde et la Russie a pratiquement doublé en quatre ans (passant de 9 % à 17 % du total entre 2006 et 2009). Dans le même temps, la part des pays industrialisés est tombée à moins de 50 %, alors qu’elle représente encore plus de 90 % en ce qui concerne le Mexique. La tendance est durable et devrait s’accentuer. « D’ici à 2013, le groupe du Brésil devrait destiner plus du quart de ses exportations aux BRIC, alors que la part destinée aux pays industrialisés devrait diminuer, à 42 % du total », lit-on dans le rapport de la BID.
Dans le nouveau contexte de l’économie mondiale, les pays de la côte Pacifique comme le Chili, la Colombie et le Pérou, naturellement tournés vers l’Asie, ont également su tirer leur épingle du jeu. Le « supercycle » des matières premières, qui se traduit par la hausse prolongée des cours des matières premières produites par les pays du groupe du Brésil, a dopé la croissance. Le PIB du Paraguay a ainsi effectué un bond de 14,5 % l’an dernier, celui de l’Argentine de 9,2 %, celui du Pérou de 8,8 % et celui du Brésil de 7,5 % (seul le Venezuela a du mal à sortir de la récession).
Le danger qui les guette, comme l’a souligné le directeur général du FMI, Dominique Strauss-Kahn, lors d’une rencontre avec les ministres des Finances de la région en marge de l’assemblée annuelle de la BID, à Calgary, fin mars, c’est la surchauffe. Face à la montée de l’inflation, la plupart de ces pays, sauf l’Argentine, qui devrait poursuivre une politique économique hétérodoxe jusqu’aux élections d’octobre, ont ainsi resserré leurs politiques monétaires. Dernier exemple en date : l’Uruguay, qui vient de procéder à un tour de vis de 1 point, en portant ses taux de base à 7,5 % par an. Mais il s’agit d’une arme à double tranchant. Le différentiel de taux d’intérêt avec les pays développés s’accroît, et les capitaux ne cessent d’affluer. Conséquence : le Brésil et d’autres doivent lutter contre les effets indésirables de la valorisation excessive de leurs devises.
Selon les calculs de la BID, l’Amérique latine a ainsi reçu le quart des flux dirigés vers les marchés émergents en 2009 (autant que la Chine), contre seulement 12 % en 2006. A première vue, l’abondance de ces capitaux, qui ont atteint le record de 266 milliards de dollars l’an dernier, est plutôt une bonne chose. Elle permet notamment de financer les déficits croissants de la balance courante. Mais, là encore, les contrastes sont saisissants. Alors que le Brésil attire un montant record d’investissements directs étrangers, les pays d’Amérique centrale et des Caraïbes sont de plus en plus dépendants de flux de capitaux à court terme, par nature plus volatils. Les pays d’Amérique du Sud sont également exposés, bien que dans une moindre mesure : selon le rapport de la BID, plus des deux tiers (69 %) des flux destinés aux sept plus grandes économies de la région (2) étaient constitués d’investissements financiers à court terme (sur douze mois) en septembre dernier, alors que la proportion n’était que de 37 % en 2006.
Malgré ces nouveaux déséquilibres, la zone dans son ensemble apparaît plus forte que par le passé, alors que l’économie mondiale reste soumise à de multiples défis. Dès lors, va-t-on assister à la décennie de l’Amérique latine ? Tout dépendra de sa capacité d’adaptation à la réduction éventuelle de la croissance chinoise et de l’impact de ce ralentissement sur les cours des matières premières. Mais si Pékin, Washington et Bruxelles resserraient simultanément leurs politiques monétaires, l’impact sur la croissance latino-américaine pourrait être beaucoup plus important que prévu. Tant pour le groupe du Brésil que pour celui du Mexique.

(1) « Une région, deux vitesses », rapport publié récemment par la BID. (2) Brésil, Argentine, Chili, Colombie, Pérou, Venezuela et Mexique.Thierry Ogier est le correspondant des « Echos » à São Paulo

Responder

Por favor, inicia sesión con uno de estos métodos para publicar tu comentario:

Logo de WordPress.com

Estás comentando usando tu cuenta de WordPress.com. Cerrar sesión / Cambiar )

Imagen de Twitter

Estás comentando usando tu cuenta de Twitter. Cerrar sesión / Cambiar )

Foto de Facebook

Estás comentando usando tu cuenta de Facebook. Cerrar sesión / Cambiar )

Google+ photo

Estás comentando usando tu cuenta de Google+. Cerrar sesión / Cambiar )

Conectando a %s